Souveraineté numérique : ce que le cloud souverain change vraiment
Souveraineté numérique et cloud souverain : pourquoi la localisation des données ne suffit pas face au CLOUD Act, ce que la loi SREN impose déjà, les arguments du débat et une méthode pour décider où héberger vos données.
La souveraineté numérique, c'est la capacité à garder la maîtrise de ses données et de ses systèmes sans dépendre de décisions prises hors de son cadre juridique. En France, le débat se cristallise sur le cloud souverain : faut-il héberger ses données sensibles chez un opérateur européen qualifié, ou un datacenter en Europe chez un géant américain suffit-il ? La réponse tient en une idée, que cet article déroule : ce n'est pas le lieu de stockage qui protège, c'est la juridiction du fournisseur. Pour le détail de la qualification de l'ANSSI, voyez notre article sur SecNumCloud.
Pourquoi la souveraineté numérique fait débat en France
Le 10 juin 2025, devant la commission d'enquête du Sénat sur la commande publique, le rapporteur a demandé au directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France s'il pouvait garantir que les données des administrations, achetées via l'UGAP, ne seraient jamais transmises aux autorités américaines sans l'accord des autorités françaises. Réponse : « Non, je ne peux pas le garantir », en précisant que cela ne s'était encore jamais produit. Cette réponse résume le débat : un engagement contractuel ne lie pas les autorités d'un autre pays.
Quelques mois plus tard, le 31 octobre 2025, la Cour des comptes publiait un rapport sur les enjeux de souveraineté des systèmes d'information civils de l'État. Elle y relève l'opacité de l'application des lois américaines (CLOUD Act et section 702 du FISA), constate que la doctrine « cloud au centre » de juillet 2021 a été affaiblie dans sa mise en œuvre, que les clouds ministériels (Nubo et Pi) restent peu utilisés, et cite l'hébergement du Health Data Hub chez Microsoft Azure. Pour la Cour, la maîtrise des données sensibles est la voie d'accès à la souveraineté.
Le sujet ne concerne pas que l'État. Collectivités, hôpitaux, industriels et entreprises régulées se posent la même question à chaque renouvellement de contrat : quelles données peut-on confier à quel fournisseur ?
Localisation des données et juridiction : la confusion à éviter
Beaucoup d'offres mettent en avant des « données hébergées en France ». C'est utile, mais cela ne répond pas à la question de l'accès par une autorité étrangère. Le CLOUD Act, adopté par le Congrès américain en 2018, oblige les fournisseurs soumis au droit américain à préserver et communiquer les données « en leur possession, sous leur garde ou sous leur contrôle », que ces données soient situées aux États-Unis ou à l'étranger. Une filiale européenne ou un datacenter à Paris ne changent rien si la maison mère peut être contrainte.
Deux autres confusions reviennent souvent :
- Transfert RGPD et accès extraterritorial : le cadre de protection des données UE–États-Unis (Data Privacy Framework), validé par le Tribunal de l'Union européenne le 3 septembre 2025, encadre les transferts de données personnelles. Il ne rend pas un fournisseur américain imperméable aux demandes de ses autorités, et il ne couvre pas vos données non personnelles, comme vos secrets d'affaires.
- Chiffrement : il réduit le risque, à condition que le fournisseur n'ait pas accès aux clés. Si le service doit déchiffrer les données pour les traiter, la protection dépend de nouveau de la juridiction de l'opérateur.
Qu'est-ce qu'un cloud souverain ?
Aucun texte ne définit le « cloud souverain ». Le terme recouvre des offres très différentes, qu'on peut classer selon ce qu'elles garantissent réellement :
| Hébergement | Où sont les données | Exposition aux lois extraterritoriales | Bon usage |
|---|---|---|---|
| Fournisseur non européen, région Europe | En Europe | Oui : la maison mère peut être contrainte | Données peu sensibles, besoins de services avancés |
| Fournisseur européen non qualifié | En Europe | Faible, mais sans contrôle indépendant de l'immunité | Données internes courantes |
| Offre qualifiée SecNumCloud | Dans l'Union européenne | Protégée par les critères d'immunité vérifiés par l'ANSSI | Données sensibles, obligations de l'État |
| Hébergement interne (on-premise) | Chez vous | Aucun fournisseur à contraindre | Données les plus sensibles, si vous avez les moyens de les sécuriser |
En France, la seule garantie vérifiée par un tiers est la qualification SecNumCloud. L'ANSSI la présente comme un moyen de protéger les données sensibles à la fois contre la cybercriminalité et contre l'application de lois extraterritoriales. Au niveau européen, le schéma de certification EUCS, en discussion depuis 2020, devait jouer ce rôle : ses critères de souveraineté ont été retirés du projet en 2024. Faute de critère européen commun, ce sont les États, comme la France, qui fixent leurs propres exigences.
Ce que la loi impose déjà
Pour l'État : la loi SREN et le décret d'avril 2026
L'article 31 de la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et réguler l'espace numérique (loi SREN) a posé le principe. Son décret d'application, le décret n° 2026-272 du 14 avril 2026, et un arrêté du même jour l'ont rendu opérationnel. Selon la fiche technique de la direction des affaires juridiques de Bercy publiée le 6 mai 2026 :
- les administrations de l'État, leurs opérateurs et les groupements d'intérêt public qui confient à un cloud privé des données d'une sensibilité particulière doivent recourir à une offre qualifiée SecNumCloud, qui les protège contre l'accès d'autorités d'États tiers non autorisé par le droit de l'Union ;
- une dérogation temporaire est possible lorsqu'aucune offre adaptée n'existe ;
- des clauses types (sécurité, réversibilité, souveraineté) sont proposées aux acheteurs.
Les collectivités ne sont pas visées par ce décret, mais elles peuvent s'en inspirer dans leurs marchés. Notre page cybersécurité du secteur public détaille les autres exigences qui s'appliquent aux administrations.
Pour la santé : HDS, et peut-être plus
Les données de santé relèvent de la certification HDS, qui ne comporte pas aujourd'hui de critères d'immunité équivalents. La Cour des comptes recommande justement d'aligner le référentiel HDS sur les exigences de SecNumCloud, ce qui en ferait un sujet de souveraineté pour tous les hébergeurs de santé.
Pour les entreprises : pas d'obligation générale
NIS 2 n'impose pas de cloud souverain. Elle impose en revanche de maîtriser les risques liés à la chaîne d'approvisionnement, ce qui inclut le choix des hébergeurs (voir notre article sur les exigences de NIS 2 et DORA envers les tiers). Le risque d'accès par une autorité étrangère fait partie des risques à évaluer, au même titre que la disponibilité ou la réversibilité.
Les arguments du débat
Pour le cloud souverain
- Une protection vérifiable : la qualification SecNumCloud est contrôlée par l'ANSSI, là où une promesse contractuelle d'un fournisseur soumis à une loi étrangère ne lie pas ses autorités.
- Une dépendance moindre : la Cour des comptes pointe le risque de dépendance technologique et recommande de fixer dès 2026 un calendrier pour des outils bureautiques souverains, et de faire converger les clouds ministériels.
- Un levier pour l'écosystème : la commande publique oriente le marché. Sans clients, les offres européennes ne peuvent pas rattraper leur retard fonctionnel.
Les limites
- Le coût et le catalogue : les offres qualifiées proposent souvent moins de services avancés (IA, analyse de données) et peuvent coûter plus cher, d'où la dérogation prévue par le décret.
- La souveraineté n'est pas la sécurité : l'ANSSI rappelle que la qualification d'un prestataire ne préjuge pas de la sécurité du système d'information du client. Une application mal configurée sur un cloud qualifié reste vulnérable.
- Le cloud n'est qu'une couche : messagerie, bureautique, logiciels métier et outils d'IA posent la même question. Héberger ses serveurs en France tout en confiant ses documents à une suite bureautique américaine ne règle qu'une partie du problème.
Souveraineté numérique : décider pour vos propres données
Plutôt que de trancher le débat dans l'absolu, traitez-le comme une décision de risque, donnée par donnée :
- Classer les données : évaluez leur sensibilité en disponibilité, intégrité, confidentialité et traçabilité (la méthode DICP), et repérez celles qui relèvent d'une obligation (données de l'État, santé, secret des affaires, données classifiées).
- Évaluer le risque juridique : intégrez l'accès par une autorité étrangère à votre analyse de risques, avec sa vraisemblance et sa gravité, à côté des menaces techniques. C'est ce qui permet de justifier, ou non, le surcoût d'une offre qualifiée.
- Interroger les fournisseurs : dans votre questionnaire de sécurité fournisseur, demandez la nationalité de la maison mère et la structure de l'actionnariat, le lieu de stockage et d'administration, la liste des sous-traitants, les certifications (SecNumCloud, HDS, ISO 27001) et la politique de réponse aux demandes des autorités. C'est le cœur d'une démarche de gestion des risques tiers.
- Contractualiser la sortie : prévoyez la réversibilité (formats, délais, assistance) dans le contrat ou le plan d'assurance sécurité. Une souveraineté sans possibilité de partir n'en est pas une.
Comment Phinasoft vous aide
Phinasoft est un logiciel de gouvernance, de gestion des risques et de conformité édité en France. Il vous aide à appliquer cette démarche, et il se plie lui-même à vos exigences de souveraineté :
- l'hébergement de votre choix : SaaS sur un cloud souverain français (OVH ou Outscale) avec option SecNumCloud, SaaS sur AWS avec des datacenters européens, ou installation on-premise sur votre infrastructure ;
- le module d'analyses de risques, qui suit la méthode EBIOS Risk Manager ou votre propre méthode, pour évaluer le risque juridique avec les autres et suivre les mesures ;
- le module d'évaluation des tiers, qui envoie à vos fournisseurs des questionnaires construits à partir de vos référentiels, dont SecNumCloud, puis score les réponses et suit les plans d'action.
Pour voir comment cartographier l'exposition de vos fournisseurs cloud sur un cas concret, réservez une démonstration.
Synthèse
La localisation ne suffit pas
Le CLOUD Act oblige un fournisseur soumis au droit américain à livrer les données qu'il contrôle, même stockées en Europe. Ce qui protège, c'est la juridiction de l'opérateur, pas l'adresse du datacenter.
La loi a déjà tranché pour l'État
Depuis le décret du 14 avril 2026, les données d'une sensibilité particulière des administrations de l'État, de leurs opérateurs et des GIP doivent aller sur une offre qualifiée SecNumCloud, sauf dérogation temporaire.
Pour les autres, une décision de risque
Classer ses données, évaluer le risque juridique avec les autres risques, interroger ses fournisseurs et prévoir la réversibilité : le cloud souverain se justifie pour les données qui le méritent, pas par principe.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la souveraineté numérique ?
La souveraineté numérique désigne la capacité d'un État, ou d'une organisation, à garder la maîtrise de ses données, de ses systèmes et de ses choix technologiques, sans dépendre de décisions prises hors de son cadre juridique. En pratique, le débat porte surtout sur l'hébergement des données sensibles et sur la dépendance aux grands fournisseurs de cloud et de logiciels non européens.
Qu'est-ce qu'un cloud souverain ?
Il n'existe pas de définition légale unique. En France, la référence est la qualification SecNumCloud de l'ANSSI : outre des exigences de sécurité, elle impose des critères d'immunité aux lois extraterritoriales (siège et contrôle du prestataire dans l'Union européenne, limites à la détention de son capital par des acteurs non européens). Une offre hébergée en France par un fournisseur soumis au droit américain n'offre pas cette garantie.
Le CLOUD Act s'applique-t-il aux données stockées en Europe ?
Oui. Le CLOUD Act de 2018 impose aux fournisseurs soumis au droit américain de communiquer, sur demande des autorités américaines, les données en leur possession, sous leur garde ou sous leur contrôle, que ces données soient situées aux États-Unis ou à l'étranger. Le lieu de stockage ne suffit donc pas à écarter ce risque.
Le cloud souverain est-il obligatoire ?
Pour les administrations de l'État, leurs opérateurs et les groupements d'intérêt public, l'article 31 de la loi SREN et le décret du 14 avril 2026 imposent un hébergement qualifié SecNumCloud pour les données d'une sensibilité particulière, avec une dérogation temporaire en l'absence d'offre adaptée. Pour les entreprises privées, aucun texte général ne l'impose ; certains secteurs ont leurs propres règles, comme l'hébergement des données de santé.
SecNumCloud garantit-il la sécurité de mes données ?
Non, pas à lui seul. L'ANSSI précise que la qualification d'un prestataire ne préjuge pas de la sécurité du système d'information du client. Elle garantit le niveau de sécurité et l'immunité du service d'hébergement ; la configuration, les accès, la sauvegarde et la gestion de vos applications restent à votre charge.
Comment choisir où héberger ses données ?
Classez vos données selon leur sensibilité, intégrez le risque d'accès par une autorité étrangère à votre analyse de risques, interrogez vos fournisseurs sur leur juridiction, leur actionnariat, leurs sous-traitants et leurs certifications, puis réservez les offres qualifiées aux données qui le justifient. Prévoyez dans tous les cas une clause de réversibilité.
Sources (8)
- Sénat — Commission d'enquête sur les coûts et les modalités effectifs de la commande publique, audition de Microsoft France, 10 juin 2025
- Cour des comptes — Les enjeux de souveraineté des systèmes d'information civils de l'État, 31 octobre 2025
- Le Monde Informatique — La Cour des comptes recadre la souveraineté numérique de l'État
- US Department of Justice — Texte du CLOUD Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act), 2018
- Direction des affaires juridiques (Bercy) — Fiche technique sur la mise en œuvre de l'article 31 de la loi SREN, décret n° 2026-272 et arrêté du 14 avril 2026, 6 mai 2026
- ANSSI — SecNumCloud pour les fournisseurs de services cloud
- Hogan Lovells — EUCS: controversial data sovereignty issues continue to drive debate, 12 juin 2024
- Le Club des juristes — Le Tribunal de l'Union européenne valide le Data Privacy Framework (affaire T-553/23, Latombe), septembre 2025
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